La soif de la montagne du sel

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LA SOIF DE LA MONTAGNE DE SEL 2015

Photo

Le titre donné par Paolo Topy à cette œuvre, une suite de cinq photographies, La Soif de la Montagne de sel, fait référence à l’ouvrage éponyme de l’écrivain roumain Marin Sorescu (1936-1996). Parue en 1974, cette trilogie explore les arcanes de la solitude ou, plutôt, des solitudes de l’homme, de ses questionnements mais aussi de ses quêtes. C’est en passant, tous les soirs, à proximité d’un rassemblement de « Nuits Debout », en circulant parmi ces silhouettes d’hommes et de femmes de dos, que Paolo Topy s’est interrogé sur les raisons et les motivations poussant à de telles manifestations spontanées et a décidé de travailler sur cette posture si emblématique et singulière. Une visite rocambolesque, très « touristique » aux salins du midi a agi sur lui comme une révélation. Confronté à une imposante « montagne » de sel, il eut la conviction de tenir là son sujet. Cette découverte a opéré sur sa pensée comme un catalyseur. En fait de « montagne », il s’agissait, plutôt, d’une accumulation impressionnante de sel, d’un tas aux dimensions gigantesques. Ce tas est le sujet de la première image (surdimensionnée par rapport aux quatre autres). Sa forme, presque parfaitement conique, est de l’ordre de la caricature de l’idée que l’on se fait d’une montagne, une sorte de Fuji-Yama à la Hiroshige de sel en somme. Cet amas-montagne semble effectivement tout droit extrait d’une estampe japonaise. Il est isolé de tout autre relief et prend, du coup, une dimension particulière. Il en devient une image à valeur d’icône, c’est-à-dire un signe qui est dans un rapport de ressemblance avec la réalité extérieure. Ici, ce signe symbolise la montagne même si l’on est, en fait, assez éloigné de ce que peuvent être, géologiquement parlant, ce type d’élévation aux origines telluriques. L’image est d’autant plus efficace. Dans toutes les cultures, la montagne symbolise la quête de soi. « De tous temps et en toutes traditions, sages et mystiques ont pris la montagne comme image de la quête de soi. Existe-t-il, en effet, meilleur symbole de dynamique ascensionnelle pour ceux qui veulent mettre de la verticalité dans l’horizontalité du monde et qui, pour cela, s’engagent dans les épreuves de la montée vers l’absolu ? La montagne, lieu de l’effort et de l’initiation, de la solitude et de l’universalité, mais aussi de l’émerveillement, est bien la voie royale qui nous mène au pays de la découverte de soi, aux cimes spirituelles de la sagesse». Ces quelques phrases de Marie-Madeleine Davy tirées de son magnifique ouvrage Désert intérieur, disent bien l’importance que revêt cette image de la montagne dans les mythologies humaines et autres courants mystiques ou philosophiques. Cette solitude humaine, magnifiquement traitée par Marin Sorescu, qu’évoque subtilement le titre donné par Paolo Topy à cet ensemble, renvoie au Désert intérieur de Marie-Madeleine Davy. C’est cette solitude, vécue par chacun et le désir de combler ce « désert intérieur », qui pousse aussi, ces personnes à se retrouver ensemble dans nos villes pour échanger et discuter d’une autre manière d’envisager le monde. Dans cette suite de prises de vue à l’allure de reportage, Paolo Topy a volontairement utilisé la blancheur du sel et du ciel pour créer une atmosphère diaphane, ouatée, comme suspendue et d’une étonnante ambiguïté d’où émane étonnamment une étrange et sourde poésie. Un instant, il nous semble être dans une station de sports d’hiver. Ce clin d’œil aux temps modernes et contemporains, à une certaine forme d’impiété qui sonne comme un sacrilège, révèle la perte de repères et de valeurs de notre époque plus encline au mercantilisme, à la consommation qu’aux attitudes contemplatives et pensées réflexives. Le choix de cette montagne de sel est particulièrement intéressant. Depuis la plus haute Antiquité, le sel, au-delà de sa charge symbolique, a toujours représenté une forte valeur marchande du fait des difficultés d’extraction et d’acheminement que la multiplication des sites de production et l’exploitation industrielle de l’ère moderne a tôt fait de balayer et fait oublier dans une consommation aussi excessive qu’irresponsable. Le sel est devenu un produit de consommation banal et insidieusement létal. Aussi létal que notre soif d’accumuler des montagnes de « valeurs », de biens de consommation et de services inutiles. L’image est forte. Cette montagne de sel, représentation de notre frénésie à accumuler, à consommer devient l’image de notre déraison et de cette capacité propre à l’humanité à produire aveuglément toujours plus de contraintes dont il faut s’affranchir pour tenter d’envisager d’autres horizons, d’autres possibles. Une montagne semble toujours une barrière insurmontable, hors de portée. S’y trouver confronté est une expérience impressionnante. L’entreprise est ardue. La gravir (elle symbolise toujours l’obstacle à franchir) demande de la volonté. Il faut se surpasser pour aplanir les difficultés afin d’arriver au sommet et explorer, alors, un autre chemin pour descendre, tenter une autre voie. Ce cheminement a souvent l’allure d’une quête, celle de nouvelles perspectives. Le temps nécessaire permet de réfléchir et, ainsi, de concevoir une autre manière d’embrasser le monde. Echafauder une autre relation à ce dernier devient envisageable. Il s’agit donc de faire naître en soi des paysages insoupçonnés, de nouvelles possibilités, un autre avenir. Dans la dernière image de cette série, des hommes et des femmes se retrouvent ensemble, après avoir vécu une expérience commune et, malgré leurs différences, semblent animés du même désir. Nous retrouvons là, l’attitude qui a motivé ce travail de Paolo Topy. Ils sont debout, de dos et regardent tous dans une même direction ou dialoguent entre eux. D’origines diverses, venant de lieux différents, ayant emprunté des voies multiples, ils se retrouvent pour découvrir qu’il reste encore un long chemin à parcourir pour que cet horizon perdu devant lequel ils se trouvent ressemble à ce qu’ils espèrent avec sincérité pour eux et les autres. Chacun aura son propre itinéraire pour tenter de s’approcher au plus près de cet objectif en apparence encore si abstrait, envisagera des choix qui n’appartiendront qu’à lui, aura son propre rythme. Et si, tous, découvrent qu’ils sont encore loin de ce qui peut leur sembler être le but de cette quête, une certaine forme de vérité, c’est bien cette expérience commune et ce partage qui, certainement, s’en rapprochent le plus. Paolo Topy, attentif aux évènements, a su avec cette œuvre aller plus loin que la simple représentation d’un fait d’actualité et nous invite à considérer les phénomènes à l’œuvre derrière ces mouvements qui se multiplient dans notre société et dont nous sommes tous témoins à défaut d’avoir le courage de s’y investir. La dimension poétique dont il a su enrichir cette suite de photographies participe à nous inviter à surmonter nos réticences, à y penser à notre tour et, d’une certaine manière, à participer à ces mouvements qui sont autant de moments de pose, de réflexion en agissant sur nous-mêmes, en permettant justement l’émergence de ces paysages intérieurs prémices d’un monde autre et c’est notre propre ressenti des choses, du monde et de ses dysfonctionnements qui participera a en dessiner les contours.

Yves Peltier

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